« Changer les intellectuels….tchi tchi tchi zonqa »

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Le risque quand on prend la parole publique c’est le retour de bâton, les critiques quand ce n’est pas les menaces. Kamel Daoud le sait, et depuis de longues années il l’assume. Tout à son honneur. Surtout quand les critiques viennent de ceux et celles directement visées. Nous pensons à toute les chroniques « Raïna Raïkoum » décapitant avec verve et éclats les Saïd Bouteflika, Khelil et la clique des corrompus du pouvoir postcolonial algérien. Ses chroniques tiennent la tête hors de l’eau depuis des années. Lues et relues parce que les métaphores touchent juste, piquent exactement là où il faut : au coeur de l’absurde algérien et du « grossier » à identitifer comme le dit l’auteur.

Mais voilà, il a suffit d’une seule phrase pour tout faire retomber, comme une trahison:

« Moi je ne pense pas qu’il faille changer de régime, je pense qu’il faut changer le peuple »

Juste que là le ton cinglant du chroniqueur portait quelque chose poussant vers l’avant, amenant un brin d’optimisme au centre de la description d’une réalité sombre, la même qui pousse les enfants du peuple à tirer un trait sur un avenir en Algérie. Le “dégoutage” n’a pas attendu les études académiques ou les constats intellectuels pour s’exprimer par la parole crue ou par l’action qu’elle soit celle de la révolte violente ou de l’exil par tous les moyens. Le ton de “Raïna Raïkoum” apparaissait justement en miroir de ce constat populaire des plus tangibles : vous nous avez trahis, vous avez créé les conditions de notre misère sociale et économique : ne vous étonnez pas du résultat et de l’antagonisme que vous recevez en échange qu’il trouve son expression dans le zetal, la hoggra, le refus de l’école, la violence…

Mais voilà cette phrase lancée en milieu d’interview fait changer de camp. Le Raïna devient un Raïyi et c’est bien ce qui nous attriste le plus, nous lecteurs et lectrices assidu.e.s des chroniques. D’où venait-elle cette assiduité à décrire le quotidien du vide et du sur-place ?

« Le pays on ne sait pas quoi en faire sauf le mâcher et le recracher…Nous l’avons arraché à la France et maintenant on ne sait pas en quelle terre le planter » (KD)
« Un million de logements, deux millions de coups de pieds / terre mal partagée entre les chaussures et les palais / Bouteflika est assis sur un baril et nous sommes assis sur des trottoirs / Continuer à construire des trottoirs inter wilayas n’est pas un destin mais de l’ameublement / le peuple des Algériens en est arrivé à se passer des Algériens » (KD)
« Pays décolonisé par les armes et recolonisé par la fainéantise et la dépendance alimentaire » (KD)

On se pose la question, d’où vient-il ce sens des métaphores, du sens des images, de la description sarcastique et tellement vraie ?

Sans hésitation, depuis des années, Nous y lisions nous justement un sens populaire capable de l’autodérision la plus féroce car toujours liée de près ou de loin à une lucidité sur les conditions politiques et matérielles de l’Algérie post-coloniale volée. Plus que cela cette sensibilité du réel était toujours rappelée avec la facette qui est toujours sous-estimée dans les discours dominants: celle de la part bien active de ces jeunes qui ont hérité d’une Algérie gaspillée sans n’avoir rien demandé à personne et sans en avoir jamais profité : celle du sacrifice politique de sauter de son enfance pour passer de l’autre côté, de faire le choix d’aller se faire prendre pour de la merde en Europe : faire un trait sur les amitiés de quartier, les amours d’enfance, la langue vivante pour aller se débrouiller en France pour exister ; pour reprendre la main sur une existence volée au bled. Il y avait toujours dans les chroniques cette double facette reconnaissant enfin aux jeunes Algérien.e..s le mérite d’être ceux et celles prenant en main leur vie.

Mais voilà cette phrase nous fait changer d’avis. Ou plutôt elle te fait changer de camp. Parce que, nous enfants du peuple, ce qu’on y entend dans cette phrase, malgré tout le bon sens qu’y s’y cache, c’est un constat d’en haut, celui d’un intellectuel filmé en France, dans une langue étrangère pour dire finalement ce que le pouvoir ne cesse de dire : la faute ultime est celle du peuple. Se légitimer ne servirait à rien, tu connais le poids des expressions et de leur réception.

Ce qu’on y entend, dans cette phrase, retourne l’équilibre précaire qui faisait la beauté de tes chroniques : ce constat critique qui l’inscrit dans la réalité de ceux et celles qui la vivent. Parce que au final le constat du peuple coupable, fainéant, insupportable n’est qu’un cd rayé qui passe en boucle quel que soit ceux qui veulent conserver le pouvoir. La vérité est que cette phrase ne fait même pas mal, elle déçoit comme lorsqu’on perd un allié.

On a beau retourner dans tous les sens le sens profond de l’infime distinction entre « changer de peuple » et « changer le peuple »… ce qui nous saute à la figure est la scène qui se rejoue du largage des amarres comme si tu en avais marre d’être de ce peuple : te voilà au dessus, au milieu des livres et de la parole maîtrisée et nous restons en bas : parmi ceux et celle qui n’ont rien compris malgré la parole intellectuelle et les chroniques et qui ressert au final la même rengaine : pour rester les deux pieds dans la misère sociale il faut l’avoir bien cherché.

Qu’on ne nous fasse pas la morale sur le besoin d’une parole savante, maitrisée, capable de décrire la réalité et de s’en emparer. Nous en sommes plus que conscients. Nous pensons juste que encore une fois le pouvoir rattrape et transforme ce qui vient du peuple jusqu’à rendre toute tentative réfléchie d’intellectualiser la vie complice du discours dominant. On entend bien que « changer le peuple » peut vouloir dire : éducation, savoir, logement pour tous et toutes. Ils résonnent au fond de nous les mots d’ordre : brûler l’école de l’État algérien pour en faire une école algérienne, en langue algérienne et Tamazight. Mais une chose nous échappe : pourquoi se rendre complice des discours dominants rejetant la faute sur l’inaction du peuple ? Hormis le fait d’avoir changé de camp ou d’avoir des choses à perdre nous ne trouvons pas d’explication.

En effet, où se loge la véritable fainéantise si ce n’est justement parmi toutes les classes d’intellectuels reposés d’avoir un poste moyen pour vivre assez confortablement en rédigeant quelques articles, parmi les nouvelles classes d’investisseurs et de nouveaux riches ?Où est elle la langue algérienne qui fait vivre ce pays si ce n’est dans la rue ? En tout cas une chose est sûre : on ne nous fera pas dire qu’elle survie grâce au texte en français ou dans el khabar.

Ce qui nous effraie le plus, c’est que cette phrase reflète encore un abandon de plus, celui d’une figure sociale véritable victime de l’apathie du pouvoir algérien ; une personne qui parle en son nom, seule, désespérément seule. Il ne s’agit pas de populisme ou de démagogie mais de se rendre bien compte que l’Algérie qui vit n’est pas celle des 15% capables de lire des chroniques en français, mais bien celle de la grande majorité, du peuple.

Et s’il s’agit de parler de changement autant le faire en s’attelant aux tâches qui changeront les conditions pour la grande majorité, et non pas pour quelques minorités. Parler de changement revient à parler d’action politique. Reste à définir ce qu’on entend par action politique. Lorsqu’un peuple entier se fout d’une élection présidentielle, nous n’arrivons pas à comprendre en quoi peut on l’accuser d’immobilisme et de je-m’en-foutisme car nous situons l’action politique ailleurs : là où elle se joue au quotidien : dans la gestion de la misère, des rapports entre hommes et femmes dans les familles, dans le soutien de famille des grand-frères en exil squattant et travaillant dans les banlieues de France, dans la gestion psychologique de la décennie noire avec les moyens du bord, dans la débrouille pour exister par l’art et la culture.

Et à ce niveau de réflexion, pardon si l’on se trompe, mais à part le peuple, qui s’attelle à la tâche et le vit directement ?

C’est toujours la même rengaine : qui se prend de plein fouet les conséquences des décisions politiques et de ceux et celles qui en profitent si ce n’est le peuple ? Parlons de changement franchement : le vrai travail commence par nous mêmes et par se demander ce que nous avons à perdre ? Le vrai problème immobilisant tout et déprimant les gens a bien plus à voir avec une société de privilèges que d’une prétendue dichotomie entre peuple actif et peuple inculte. Ce n’est qu’à partir de là qu’on peut juger des prises de position.

Le choix de changement est en fonction de qui est en position plus favorable pour être actif: apprendre le français, voyager, réaliser sa liberté de circulation, son choix de vivre hors du cadre familial. Alors, et seulement alors, on se demande comment aller faire la leçon aux mères algériennes d’Hassi Bounif en leur disant de changer en tant qu’homme pouvant s’exprimer face à un micro en France?

Ce qu’il faut changer, ce sont les conditions qui amènent l’inculture, les réflexes de passager clandestin et de repli sur soi et non pas le peuple. La métaphore demeure comme dans tes chroniques. Si l’on est capable de se créer dans l’écriture « le lieu où l’on se sent en vacances » comme l’auteur le dit si bien dans la même interview, les appels à changer le peuple ne sont que mépris. Nous ne connaissons personne qui cracherait sur des vacances. Par contre nous pouvons citer beaucoup d’exemples de positions sociales qui font que certain.e.s sont bien plus en vacances pendant que d’autres triment et ne sont donc pas en position d’écrire un roman. Le moindre des respects est de ne pas rappeler à quel point nous en profitons pour nous mettre en position de supériorité intellectuelle et symbolique.

Par contre, la meilleure des choses à faire si l’on veut changer les choses est d’accepter que le sacrifice n’est pas le même pour tous et toutes. Si le nôtre n’est que de choisir son camp, alors estimons nous heureux et mettons l’énergie intellectuelle dont nous avons profité au profit de la grande majorité, celle d’où nous venons. Faisons en sorte que ces lieux de vacances réels ou symboliques soient garantis à toutes et tous. Le peuple algérien ne doit pas changer, il doit exister, et « exister c’est exister politiquement ». Le problème des constats se faisant dans une langue coupée du peuple et dans des positions privilégiées est ce qui empêche de se rendre compte que le quotidien des gens est une négociation perpétuelle pour créer les conditions de ces existences politiques. Alors oui elles ne se feront peut-être pas toutes dans les mêmes termes. La prochaine étape sera de nous entendre pour les définir. La seule façon est de s’organiser avec le peuple . Replonger là d’où on vient, comme le dit El Hass « la matlaqinach fi zonqa ntlaqou fi dounia okhra ». Et surtout, laissons les critiques du peuple se faire là où elles se sont le mieux : dans la rue. L’autocritique vaut toujours mieux.

« tchi tchi tchi zonqa ». Si ça effraie c’est que le camp était déjà choisi…

En guise de conclusion. Tout y est.

Youssef EL DJAZAIRI